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Avant la Vision Zéro: Comment un article de magazine canadien de 1937 a anticipé la pensée modern en matièree de sécurité routière

Par : Essam Dabbour, Ph.D., RSP1, F.ITE, P.Eng.

Résumé

Les professionnels de la sécurité routière considèrent souvent la gestion systémique de la sécurité, les interventions fondées sur des données probantes et l'approche du système sûr comme des concepts relativement modernes. La Vision Zéro, par exemple, est largement associée à l'adoption officielle de la politique par la Suède en 1997. Cependant, un article presque oublié de 1937 paru dans le Canadian Home Journal suggère que certains des fondements intellectuels de ces approches étaient déjà discutés au Canada près de six décennies plus tôt. Cet article se penche sur une publication historique rédigée par le Dr Norman L. Burnette, médecin canadien et pionnier de la santé publique, qui soutenait que les collisions de la route ne devaient pas être traitées comme des défaillances isolées de conducteurs individuels, mais comme un problème de santé publique évitable nécessitant une enquête scientifique, une collaboration multidisciplinaire et des interventions fondées sur des données probantes. Bien que la terminologie n'existât pas encore, bon nombre des principes décrits dans l'article s'alignent étroitement sur notre approche moderne de la sécurité routière.

Introduction

De retour d'une inspection de site dans une région rurale de l'Ontario, j'ai remarqué une vente de garage qui proposait aux passants une vaste collection de magazines et de journaux anciens. Étant passionné d'histoire, la curiosité m'a poussé à m'arrêter et à fouiller dans cette mine d'or. Parmi la collection, j'ai trouvé un numéro de mai 1937 du Canadian Home Journal. En parcourant ses pages, un article a immédiatement capté mon attention : « What Is Wrong with Our Safety Traffic Work? » (Qu'est-ce qui ne va pas avec notre travail sur la sécurité routière ?) [1].

L'article a été rédigé par le Dr Norman L. Burnette, médecin canadien et pionnier de la santé publique, de l'ergothérapie et de l'hygiène mentale. Le bagage professionnel du Dr Burnette est à lui seul digne de mention, puisque les approches modernes de la Vision Zéro et du système sûr soulignent que la sécurité routière n'est pas seulement une question d'ingénierie des transports, mais un défi interdisciplinaire nécessitant la collaboration de praticiens de divers domaines. Il y a près d'un siècle, un médecin canadien abordait déjà la sécurité routière précisément sous cet angle interdisciplinaire plus large. Bien que les idées du Dr Burnette aient précédé de plusieurs décennies les cadres modernes de la Vision Zéro et du système sûr, les parallèles conceptuels sont remarquables.

La sécurité routière en tant qu’enjeu de santé publique

En 1937, l'environnement des transports au Canada était très différent de celui d'aujourd'hui. Le taux de possession de véhicules était plus faible, les réseaux routiers étaient moins développés, les systèmes de contrôle de la circulation étaient moins sophistiqués et l'ingénierie de la circulation n'avait pas encore pleinement émergé en tant que discipline professionnelle mature. Malgré ce contexte, le Dr Burnette a présenté des idées qui demeurent pertinentes aujourd'hui. Il a écrit que la société avait déjà accepté les approches scientifiques pour prévenir les maladies infectieuses, mais avait échoué à appliquer la même objectivité ou méthodologie aux collisions de la route. Il a observé que la science médicale ne se limitait pas à simplement traiter les gens, mais cherchait plutôt à comprendre les causes et la prévention. Cette déclaration est remarquable car elle reflète la philosophie sous-jacente à l'approche moderne du système sûr.

Aujourd'hui, l'approche du système sûr en matière de sécurité routière reconnaît que l'erreur humaine est inévitable. L'objectif n'est donc pas simplement d'exhorter les individus à mieux faire, mais de concevoir des réseaux de transport qui anticipent les erreurs humaines et empêchent de manière préventive que ces erreurs n'entraînent la mort ou des blessures graves.

Le Dr Burnette a avancé un argument similaire lorsqu'il a critiqué le blâme simpliste dirigé uniquement vers les conducteurs et a plutôt appelé à un examen scientifique « des divers facteurs » contribuant aux collisions. Cela reflète une perspective axée sur le système qui s'aligne étroitement sur notre pensée moderne en matière de sécurité routière.

Une comparaison intéressante avec les maladies courantes

L'une des sections les plus captivantes de l'article de 1937 était la comparaison faite par le Dr Burnette entre les décès dus à la circulation et les décès causés par des maladies infectieuses courantes à l'époque, notamment la rougeole, la coqueluche, la typhoïde et la scarlatine. Son message était que les traumatismes liés à la circulation devaient être traités comme une crise de santé publique évitable, semblable à ces maladies qui étaient courantes à l'époque. Cette formulation était remarquablement progressiste. En comparant les traumatismes liés à la circulation à la mortalité due aux maladies infectieuses, le Dr Burnette soutenait en fait que la société devait cesser d'accepter les décès sur la route comme des « accidents » inévitables [2] et plutôt les confronter comme des préjudices évitables nécessitant une intervention organisée. Cette perspective s'aligne fortement sur le principe éthique central de la Vision Zéro, selon lequel aucun décès ou blessure grave dans le réseau de transport n'est acceptable.

Près de 90 ans après la publication de l'article du Dr Burnette en 1937, la santé publique a considérablement réduit le fardeau de nombreuses maladies infectieuses grâce à la recherche, à la surveillance, à la prévention et à des politiques fondées sur des données probantes. Le Dr Burnette croyait que les traumatismes routiers méritaient la même approche systématique — une philosophie qui demeure hautement pertinente aujourd'hui.

L’enquête scientifique au lieu de suppositions

En tant qu'expert en sécurité routière et ingénieur légiste qui enquête sur les collisions de la route, j'examine régulièrement l'historique des collisions à un endroit donné comme source de preuves lors de l'évaluation de son bilan de sécurité. Je considère ces preuves parallèlement à d'autres facteurs d'ingénierie, notamment la conception de la chaussée, les dispositifs de contrôle de la circulation, les facteurs humains et les conditions environnementales. J'ai donc été particulièrement fasciné par la section de l'article du Dr Burnette où il soutenait que les décisions en matière de sécurité devaient être fondées sur des enquêtes scientifiques plutôt que sur des spéculations. Selon les mots du Dr Burnette, « notre première tâche est de développer l'épidémiologie des accidents ». Il a en outre souligné que « nous ne pouvons pas corriger les fautes de l'individu si nous ne connaissons pas les personnes dans ces conditions ». Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, cette philosophie demeure fondamentale pour la recherche moderne sur la sécurité routière et les enquêtes médicolégales sur les collisions.

Le Dr Burnette a également observé que la société possédait « une connaissance insuffisante de la variation des comportements qui contribue aux causes des accidents ». Plutôt que de traiter les collisions comme des défaillances isolées des conducteurs, il soutenait que la compréhension du comportement humain normal devait devenir une discipline scientifique. Cette philosophie ressemble étroitement à la reconnaissance par le système sûr que l'erreur humaine et la variabilité comportementale sont des caractéristiques inévitables des usagers de la route, et que les réseaux de transport doivent être conçus pour les anticiper et s'y adapter.

Aujourd'hui, l'analyse des collisions s'appuie sur des outils sophistiqués, tels que le dépistage systémique du réseau, l'analyse des bases de données sur les collisions, la modélisation prédictive, la recherche sur les facteurs humains et les preuves numériques telles que les téléchargements de l'enregistreur de données d'événement (Event Data Recorder [EDR]) et les images de caméras de tableau de bord. Ces outils modernes révèlent souvent que les hypothèses initiales sur les causes d'une collision peuvent être incomplètes ou entièrement inexactes. Les preuves physiques ou les données numériques du véhicule peuvent finalement prouver qu'une collision qui semblait initialement résulter d'une conception déficiente de la chaussée ou d'une signalisation inadéquate, par exemple, a en fait été causée par un comportement de conduite dangereux ou le non-respect du code de la route. À l'inverse, des lacunes de la chaussée initialement négligées peuvent par la suite s'avérer être des facteurs contributifs critiques. Bien que les outils analytiques aient considérablement progressé depuis 1937, le principe selon lequel des décisions efficaces en matière de sécurité routière doivent être fondées sur des preuves objectives demeure aussi pertinent aujourd'hui qu'il l'était lorsque le Dr Burnette l'a prôné il y a près de 90 ans.

Conclusion

Trouver cet article presque oublié dans une vente de garage rurale de l'Ontario fut un rappel inattendu que certaines des idées les plus importantes en matière de sécurité routière ont des racines historiques plus profondes que beaucoup d'entre nous pourraient le supposer. Contrairement aux publications académiques et professionnelles, le Canadian Home Journalétait destiné au grand public. Les observations du Dr Burnette semblent donc avoir reçu peu d'attention dans la littérature émergente sur la sécurité routière, et son article a été largement ignoré malgré sa perspective remarquablement moderne.

Bien que la profession actuelle de la sécurité routière bénéficie d'outils analytiques et d'orientations techniques beaucoup plus avancés, il a été remarquable de découvrir une publication canadienne de 1937 qui prônait déjà la prévention fondée sur des données probantes, l'enquête scientifique, la collaboration interdisciplinaire et la réflexion axée sur les systèmes. Bien que les idées trouvées dans l'article de 1937 du Dr Burnette aient précédé de plusieurs décennies la Vision Zéro et l'approche du système sûr, les parallèles conceptuels sont remarquables.

Le Dr Burnette a conclu son article en déclarant simplement : « Les faits exigent de l'action. » Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, ces mots demeurent un principe directeur approprié pour nous tous. En tant que professionnels de la sécurité routière, nous nous concentrons naturellement sur les technologies émergentes, l'évolution des directives de conception et les nouvelles méthodes analytiques. Pourtant, cet article oublié de 1937 nous rappelle qu'une innovation significative commence parfois par la redécouverte d'idées qui ont été formulées bien avant l'existence des outils sur lesquels nous nous appuyons aujourd'hui.

Références

[1] Burnette, N. L. (1937). “What Is Wrong with Our Safety Traffic Work?” Canadian Home Journal, May 1937. Scanned copy available at: [https://archive.org/details/canadian-home-journal-may-1937]. 

[2] Canadian Association of Road Safety Professionals. “Language Matters: The Importance of ‘Collision’ versus ‘Accident’ in Road Safety.” Available at: [https://carsp.ca/en/news/language-matters-the-importance-of-collision-versus-accident-in-road-safety/].