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Prix Charles Miller 2024 pour le meilleur volet de recherche et d’évaluation

Affaiblissement des facultés déterminé au moyen du test de sobriété normalisé (TSN) après la consommation de cannabis (par inhalation) avec ou sans alcool : Relation entre les résultats du TSN et le rendement de la conduite simulée

Par : Christine Wickens, Ph. D., scientifique chevronnée au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) et professeure agrégée à l’Université de Toronto

Contexte

Le cannabis a récemment rattrapé ou dépassé l’alcool en tant que substance psychoactive la plus fréquemment retrouvée chez les conducteurs gravement ou mortellement blessés dans un accident de la route. Certaines méta-analyses de données épidémiologiques et expérimentales ont confirmé que le cannabis altère le comportement et le rendement des conducteurs. Les tests de sobriété normalisés (TSN) ont été initialement créés en se fondant sur des recherches en laboratoire sur les effets de l’alcool sur le comportement humain. Certaines recherches sur la capacité des TSN à détecter les personnes dont les facultés sont affaiblies par le cannabis sont menées dans des laboratoires du monde entier et donnent des résultats mitigés. Fares et coll. (2022) ont publié les résultats d’un essai clinique aléatoire examinant les effets de l’alcool et du cannabis fumé, pris séparément et ensemble, sur la conduite simulée. Dans cette étude, l’alcool seul a entraîné une augmentation importante de l’écart-type de la position latérale (SDLP) par rapport au placebo, et une augmentation importante de l’écart-type de la vitesse et de la vitesse maximale par rapport au placebo et au cannabis seul. Le cannabis a entraîné des augmentations importantes du SDLP pendant l’exécution d’une tâche et de deux tâches, mais n’a pas eu d’incidence sur les mesures de vitesse. La combinaison des deux substances a entraîné une augmentation considérable du SDLP durant l’exécution d’une tâche et de deux tâches.

Objectifs

Fares et coll. (2022) ont ajouté l’administration du TSN après une simulation de conduite. Les analyses actuelles visaient à : 1) examiner l’affaiblissement des facultés déterminé par le TSN après la consommation de cannabis et d’alcool, pris séparément ou ensemble, dans des conditions de laboratoire contrôlées, et 2) établir un lien entre les résultats du TSN et le rendement dans un simulateur de conduite.

Méthodes

Dans le cadre d’un essai intrasujet, à double insu, à double placebo, contrôlé et aléatoire, 28 consommateurs réguliers de cannabis (1 à 7 jours par semaine; 16 hommes, 12 femmes) âgés de 19 à 29 ans ont participé à quatre séances d’administration de substances au cours desquelles la conduite simulée a été évaluée et le TSN administré après la consommation d’alcool placebo et de cannabis placebo (THC de < 0,1 %); d’alcool actif (taux d’alcoolémie cible de 0,08 %) et de cannabis placebo; d’alcool placebo et de cannabis actif (THC de 12,5 %), ainsi que d’alcool et de cannabis actifs. La conduite simulée effectuée 45 minutes après la consommation d’une substance a été évaluée durant l’exécution d’une tâche et de deux tâches. Le TSN comprenait l’épreuve d’équilibre sur un pied (OLS), l’épreuve consistant à marcher et à tourner (WAT) et le test du nystagmus horizontal (HGN), et a été administré par deux personnes formées pour permettre une évaluation de la fiabilité entre évaluateurs.

Résultats

La concordance entre évaluateurs était élevée en ce qui a trait à toutes les substances et à tous les tests du TSN, allant de 72,5 % pour le test HGN après la consommation d’alcool et de cannabis, à 95,2 % pour le test HGN après la consommation du placebo; la plupart des valeurs de concordance dépassant 80,0 %. Les notes Kappa de Cohen étaient également généralement élevées, la plupart des valeurs montrant une concordance modérée (κ > 0,40) ou substantielle (κ > 0,60). Le pourcentage de participants de chaque groupe ayant échoué au TSN était le suivant : 15 % après un placebo, 48 % après l’alcool, 19 % après le cannabis et 63 % après l’alcool et le cannabis ensemble. Des tests de Friedman ont été effectués pour chaque test de TSN afin de détecter un effet global de la substance sur les résultats : des effets importants ont été constatés pour tous les tests du TSN (la plupart p < 0,001). En utilisant les intervalles de confiance et les diagrammes à barres d’erreur pour évaluer les différences entre les traitements, on a constaté que les notes moyennes aux tests HGN et les notes totales au TSN étaient plus élevées avec la prise d’alcool et la combinaison alcool-cannabis qu’avec le cannabis et le placebo. Bien que les notes moyennes à l’épreuve WAT soient semblables dans toutes les conditions, les notes moyennes au test OLS étaient plus élevées avec la combinaison alcool-cannabis que dans toutes les autres conditions. Aucune différence n’a été constatée entre la condition avec cannabis et celle avec placebo. Des tests de Wilcoxon pour observations appariées ont été effectués afin de comparer la conduite 45 minutes après la consommation d’une substance (alcool, cannabis, alcool-cannabis) par rapport à un placebo chez les participants qui ont réussi ou échoué le TSN. Parmi les résultats importants, le SDLP était plus élevé après l’administration de la substance qu’après celle du placebo chez les participants qui avaient réussi ou échoué au TSN pour le cannabis (échec : Z = -2,032, p = 0,042; réussite : Z = -2,096, p = 0,036) et la combinaison alcool-cannabis (échec : Z = -3,336, p < 0,001; réussite : Z = -2,213, p = 0,027). Les corrélations par paires de Spearman entre la note au TSN (globale et sous-tests) et les variables de conduite (changement par rapport à la condition de base et après la consommation de la substance) ont été analysées après la consommation de chaque substance. Lorsqu’elles ont été trouvées, les corrélations importantes étaient toujours positives et généralement modérées, la plupart des valeurs rs se situant entre 0,41 et 0,53. Après la consommation du placebo et de l’alcool, les changements dans les variables de conduite par rapport à la condition de base n’ont pas été associés de façon significative à la note globale du TSN ou à l’un des sous-tests du TSN. Cependant, une corrélation a été trouvée entre les corrélations entre le SDLP après la consommation d’une substance durant l’exécution d’une tâche et de deux tâches et la note à l’épreuve WAT et la note globale au TSN. En outre, après l’administration du placebo seulement, une corrélation a été trouvée entre la vitesse moyenne durant l’exécution d’une seule tâche et les résultats à l’épreuve WAT. Dans le cas du cannabis, il n’y avait pas de corrélation entre les résultats au TSN et les variables relatives à la conduite après la consommation de drogues. Cependant, il existe des corrélations entre les changements dans les variables de conduite par rapport à la condition de base (moyenne, maximum, écart-type de la vitesse) et le test HGN. Après la consommation d’alcool et de cannabis, une corrélation a été trouvée entre le changement du SDLP par rapport à la condition de base et la note à l’épreuve OLS, celle au test HGN et la note globale au TSN durant l’exécution de deux tâches et la note à l’épreuve OLS durant l’exécution d’une tâche. Parmi les variables de la conduite après la consommation de substances, une corrélation a été trouvée entre le SDLP à l’exécution de deux tâches et la note à l’épreuve OLS et la note globale au TSN, et une autre corrélation a été trouvée entre l’écart-type de la vitesse à l’exécution d’une seule tâche et la note au test HGN.

Discussion

Bien que des différences importantes dans le SDLP aient été constatées entre le cannabis seul et le placebo, le TSN n’a pas été en mesure de détecter un affaiblissement des capacités. Le pourcentage de participants de chaque groupe ayant échoué au TSN et la note du test HGN, celle de l’épreuve OLS et la note totale du TSN étaient plus élevés avec l’alcool seul et la combinaison alcool-cannabis qu’avec le cannabis seul et le placebo, mais aucune différence dans le TSN (global ou sous-test) n’a été constatée entre la condition avec cannabis et celle avec le placebo. Ces résultats suggèrent que le TSN pourrait manquer de sensibilité concernant l’affaiblissement des capacités lié au cannabis, ce qui concorde avec plusieurs études existantes. Les valeurs du SDLP étaient plus élevées après la consommation de drogues qu’après celle du placebo, tant pour le cannabis seul que pour la combinaison alcool-cannabis, mais c’était le cas autant pour les personnes qui avaient réussi que celles qui avaient échoué le TSN. Des corrélations positives entre les notes au TSN et les mesures de l’affaiblissement des facultés durant la conduite simulée ont été trouvées, mais dans le cas du cannabis, elles concernaient des variables liées à la vitesse plutôt qu’au SDLP et étaient limitées au test HGN.

Conclusions

Ces résultats ne soutiennent pas l’utilisation du TSF pour la détection de l’affaiblissement des facultés par le THC. Certaines recherches portant sur l’inclusion d’autres tests mesurant l’affaiblissement des facultés (p. ex., épreuve doigt-nez, épreuve de Romberg modifiée) ou sur la révision de la notation afin d’améliorer la sensibilité et la spécificité de la détection de l’affaiblissement des facultés par le THC se sont révélées prometteuses et sont recommandées.

 

Biographie :

Christine Wickens, Ph. D., est une scientifique chevronnée au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) et occupe un poste de professeure agrégée à l’Université de Toronto Grâce à des études expérimentales, à l’analyse des données de sondages menés auprès de l’ensemble de la population et à l’analyse qualitative d’entretiens et de données d’archives, Mme Wickens a contribué à la connaissance de sujets comme la conduite sous l’influence de l’alcool et de la drogue, la rage au volant et l’agressivité des conducteurs, la distraction au volant, les courses de rue et l’impact de la santé mentale sur la conduite. Elle a publié plus de 110 articles dans des revues à comité de lecture et présente ses travaux dans des conférences nationales et internationales. Mme Wickens siège aux conseils d’administration de l’ACPSER et de l’International Council on Alcohol, Drugs and Traffic Safety.