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Transcription de l’entretien vidéo du Bulletin du Réseau de Sécurité de l’ACPSER (automne 2024)

Date : 3 octobre 2024

Intervieweuse : Emily McCullogh, Ph. D., Université de York, membre du comité de rédaction de l’Association canadienne des professionnels de la sécurité routière (ACPSER)

Personne interviewée : Ian Pike, professeur titulaire au département de pédiatrie de la faculté de médecine de l’Université de la Colombie-Britannique, chercheur à l’Institut de recherche de l’hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique et ancien directeur de l’Unité de recherche et de prévention des blessures de la Colombie-Britannique. Le Dr Pike fera part de son point de vue sur le programme de subvention Vision zéro en matière de sécurité routière de la Colombie-Britannique.

Emily : Pouvez-vous nous raconter une anecdote amusante sur vous?

Ian : Je pense que le fait le plus amusant est que j’ai commencé ma carrière dans le milieu universitaire, puis j’ai travaillé dans le secteur privé, ensuite dans le secteur caritatif, avant de revenir au milieu universitaire. Mais tout au long de ce parcours, les leçons précieuses que j’ai tirées de chacun de ces différents secteurs et que j’ai pu appliquer dans mes recherches ont été inestimables. Et je pense que si j’étais resté dans le milieu universitaire, je serais passé à côté d’une compréhension très riche de la manière dont, par exemple, les lignes de conduite et les pratiques sont mises en œuvre par le biais des politiques. Alors, même si ce n’est peut-être pas le fait amusant auquel vous vous attendiez, cela a vraiment influencé ma façon de travailler, ma façon de penser à mes projets de recherche et ma capacité à interagir avec aisance auprès des organisations des secteurs privé, public et caritatif.

Emily : C’est très bien. Merci de nous avoir fait part de votre expérience. Quel bel exemple de la nécessité de combler le fossé entre la recherche et la pratique, et des fruits de ce type de collaboration et de connexion! Comment en êtes-vous venu à vous impliquer dans le domaine de la prévention des blessures et de la sécurité routière?

Ian : J’ai commencé ma carrière universitaire en tant que directeur des activités aquatiques et jeune membre du corps professoral à l’Université de Regina. J’étais sauveteur et moniteur de natation pendant mes études de premier cycle, et cela représentait une évolution de cette carrière. J’ai toujours été très intéressé par la sécurité et le secourisme. Ma mère était infirmière. Elle était sœur laie et Commandeur de l’Ambulance Saint-Jean. Elle a exigé de nous tous que nous apprenions à réagir. Pour moi, la sécurité, la santé et le bien-être ont toujours été au premier plan et ont influencé la façon dont j’ai voulu faire carrière et les endroits où j’ai voulu mettre de l’énergie, c’est-à-dire travailler pour moi-même et ma communauté et en notre nom. Lorsque je suis passé au secteur privé, je me suis concentré sur la promotion de la santé au travail et la sécurité dans le secteur de la santé en Colombie-Britannique. J’ai donc essayé d’améliorer la santé, la sécurité et le bien-être des professionnels de la santé par le biais de politiques dans le lieu de travail et d’améliorations et de pratiques en matière d’environnement. Lorsque cet emploi est arrivé à son terme logique, j’ai rejoint le secteur caritatif au sein de la Croix-Rouge canadienne. Celle-ci a mis en place de nombreux programmes liés à la prévention des blessures. Elle dispose d’un programme de prévention du mauvais traitement des enfants, d’un programme de premiers soins et d’un programme de sécurité aquatique. Donc, j’ai siégé au comité consultatif ministériel pour la prévention des blessures en Colombie-Britannique en tant que représentant de la Croix-Rouge canadienne, et c’est à cette occasion que j’ai rencontré la Dre Mariana Brussoni, qui travaillait à l’époque à l’Unité de recherche et de prévention des blessures de la Colombie-Britannique. Elle m’a indiqué que l’Unité recrutait un directeur. Elle plaisante en disant qu’elle m’a harcelé pour que j’accepte ce poste, et je suis très heureux qu’elle l’ait fait, car ce travail en immersion totale dans la prévention des blessures et l’approche de la santé publique en matière de prévention des blessures a été le plus agréable de ma carrière. J’en suis donc arrivé là au terme d’un parcours un peu sinueux dans trois secteurs différents. Mais comme je l’ai dit précédemment, je pense que la valeur de ces autres secteurs dans ma façon d’envisager la recherche et de la mener à bien m’a été particulièrement utile. Bien entendu, en Colombie-Britannique, comme dans d’autres administrations, le coût des accidents de voiture et des incidents de la route est si élevé qu’il s’agit d’une priorité. L’une des trois grandes priorités de ce gouvernement et de l’unité de recherche est d’aider le gouvernement à prendre des décisions politiques et pratiques en matière de sécurité routière. J’en suis arrivé là parce que premièrement, il s’agissait d’une priorité importante, et deuxièmement, le chemin à parcourir pour y arriver était long et sinueux.

Emily : Merci de nous avoir fait part d’un parcours aussi passionnant. Pouvez-vous nous parler du programme de microsubvention Vision zéro de la Colombie-Britannique?

Ian : Bien sûr. Comme je viens de le dire, la sécurité routière est une priorité de la santé publique et du gouvernement dans cette province. Malheureusement, chaque année, environ 80 000 personnes sont blessées à la suite d’un incident routier, environ 2 500 d’entre elles sont hospitalisées parce que leurs blessures sont suffisamment graves et, regrettablement et tragiquement, 250 personnes sont tuées sur nos routes. Il s’agit d’un fardeau très coûteux sur le plan social, mais aussi en général, les coûts annuels s’élevant à environ 650 millions de dollars. Nous pensons que, grâce à des politiques, des pratiques et des interventions préventives appropriées, nous pouvons sauver ces vies, réduire le nombre de blessures et réorienter une partie de ces 650 millions de dollars vers d’autres priorités au sein du système de santé. Lorsque nous avons examiné ce que nous pouvions faire, outre la recherche sur les dispositifs de sécurité, la vitesse, l’alcool et tous les facteurs qui contribuent à la sécurité routière, il a été suggéré dans le monde entier que les microsubventions sont un moyen très positif d’exercer une influence sur les petits groupes, les petites collectivités en particulier, et que les petits investissements peuvent faire une énorme différence. Il suffit de penser aux microsubventions accordées aux entrepreneuses dans les pays en développement pour se rendre compte de l’effet que peut avoir une petite somme d’argent sur l’indépendance, la santé et le bien-être de ces personnes. Nous avons repris ce concept et l’avons transformé en programme de subvention Vision zéro en matière de sécurité routière de la Colombie-Britannique, dans le cadre duquel nous accordons de petites subventions pour résoudre des problèmes que les collectivités ont cernés ou contribuer à des projets plus importants qu’elles ont désignés et qui, selon elles, auraient une influence sur la sécurité routière. Nous avons donc voulu nous concentrer sur les usagers vulnérables de la route, c’est-à-dire les personnes qui courent le plus de risques sur la route, à savoir les piétons, les cyclistes et les motocyclistes. Nous voulions également réfléchir aux collectivités dans lesquelles la vulnérabilité est peut-être la plus élevée, c’est-à-dire les petites collectivités aux ressources limitées, comme les communautés autochtones. 

Le programme de subvention se concentre donc sur la sécurité des usagers vulnérables de la route et comporte deux volets. L’un s’adresse spécifiquement aux communautés autochtones, qui peuvent présenter une demande fondée sur leur évaluation des besoins en matière d’amélioration de la sécurité routière chez elles. Il pourrait s’agir de zones de limitation de vitesse, d’indicateurs clignotant rapidement pour les passages pour piétons ou de l’installation d’arrêts pour ces passages. Il pourrait s’agir d’une multitude de choses. Il pourrait également s’agir d’un élément allant au-delà des améliorations physiques apportées à l’infrastructure routière. Il pourrait s’agir d’éducation, de promotion. Ainsi, pour le volet relatif aux Autochtones, c’est vraiment la communauté qui définit entièrement ses besoins et qui convainc les évaluateurs que le projet est digne d’intérêt et qu’il aura l’influence qu’il prétend avoir. Ensuite, l’investissement est réalisé. La situation est légèrement différente dans le cas des autres collectivités et des organismes à but non lucratif : les subventions sont généralement accordées pour améliorer l’environnement routier, c’est-à-dire les zones de limitation de vitesse, les lignes de visibilité, les passages pour piétons, les dos d’âne, etc. Le programme invite les gens à soumettre des propositions. Nous avons conçu le processus de proposition de façon à ce qu’il soit aussi succinct que possible, qu’il ne nécessite pas de fournir trop de documents ni d’explications, mais il comporte certaines exigences. Nous voulons que les candidats décrivent le problème, la manière dont l’intervention qu’ils proposent s’y attaquera, les résultats attendus et la façon dont ils détermineront qu’ils ont atteint ces résultats par le biais d’un plan d’évaluation. Dans le cas de modifications environnementales et structurelles des routes ou des chemins, il faut faire appel à des ingénieurs en sécurité routière ou à d’autres ingénieurs, puis le processus d’examen est assez rapide. 

Nous faisons appel à des experts de toute la province pour examiner les propositions, qui sont ensuite examinées par l’autorité sanitaire géographique correspondante. Ce sont donc des personnes qui connaissent très bien la géographie et les besoins de la région en question qui examinent les propositions émanant de cette région. Par conséquent, nous espérons que le contexte dans lequel ces propositions sont soumises suscitera l’empathie et la compréhension. Une fois les décisions prises, nous sommes en mesure d’accorder les subventions, qui varient entre 10 000 et 20 000 dollars. Il s’agit d’une petite somme d’argent, mais comme je l’ai dit précédemment, nous avons vu que l’argent permet d’obtenir des résultats. Nous avons été témoins que cet argent était utilisé pour mobiliser d’autres fonds provenant d’autres sources. Dans certaines municipalités, il a permis de compenser les coûts d’un projet plus important. Tous indiquent l’importance considérable de ce programme pour la réussite de leur projet ou de leur intervention. 

Nous en sommes à la troisième ou à la quatrième année et depuis que nous avons commencé, nous avons financé 156 projets différents dans toute la province et tous ont été menés à bien, conformément à ce qu’ils proposaient. Cinquante-huit d’entre eux étaient des projets menés par des Autochtones, et ce, dans une province qui compte, je crois, vingt communautés de Premières Nations. Il s’agit d’environ 25 % de l’ensemble de nos communautés des Premières Nations qui se sont prévalues du projet et, au total, nous avons pu attribuer environ 2,5 millions de dollars. Ce fonds est le fruit du soutien généreux et visionnaire du gouvernement de la Colombie-Britannique, du ministère de la Santé, du ministère des Transports et de l’Infrastructure ainsi que des autorités sanitaires régionales, dont certaines ont amélioré le programme de subvention dans leur région parce qu’elles ont également relevé une priorité et joint l’acte à la parole en investissant des fonds supplémentaires dans les projets de cette région.

Emily : C’est remarquable. D’après ce que je sais du programme, les autorités sanitaires soutiennent fortement les candidats potentiels et les bénéficiaires de ces fonds, n’est-ce pas? 

Ian : Oui, une fois le prix attribué, le projet ne se résume pas à un simple « voici votre argent, continuez ». Chacune des autorités sanitaires dispose d’employés responsables de la prévention des blessures, et ce programme est l’une de leurs principales priorités en termes de travail avec les bénéficiaires de subventions : les soutenir et les aider si nécessaire, et faciliter la planification de leur projet tel qu’il a été proposé. Tous font un travail fantastique. Par exemple, Tobin, de l’autorité sanitaire de Fraser, s’intéresse de près à la réussite de ce projet et de ce programme, et je pense que pendant la période où les subventions sont accordées et mises en œuvre, il consacre des heures et des heures en dehors de sa journée de travail pour assurer la réussite de ces projets dans toute sa région.

Emily : Cet engagement illustre vraiment l’importance de ces champions et championnes au sein des gouvernements locaux et des collectivités, n’est-ce pas? 

Ian : Je pense que c’est un très bon exemple de la façon dont on peut créer un partenariat de collaboration, dans ce cas, entre des entités gouvernementales provinciales, des entités gouvernementales municipales, des organismes de bienfaisance, des gouvernements communautaires organisés dirigés par des Autochtones, parce qu’il s’agit d’une relation de gouvernement à gouvernement où les personnes intéressées par la sécurité routière et la sécurité de la circulation sont celles qui en profitent. Dans de nombreux cas, il s’agit donc d’écoles, d’organisations locales de sécurité, d’organismes du secteur caritatif, qui se réunissent dans le cadre d’un programme unique pour défendre une cause commune à laquelle ils peuvent collaborer et trouver des solutions. C’est une très belle chose. 

Emily : C’est un très bon exemple, qui m’amène à ma question suivante : avez-vous des conseils à donner aux membres de l’ACPSER qui travaillent dans différentes municipalités sur la manière de lancer ce type de programme en collaboration avec leur province ou leur territoire?

Ian : Je pense que, comme pour toute chose, il faut faire le premier pas. Décider de le faire. Quand on veut, on peut. Et si vous décidez de le faire, faites-le de manière à ce que cela fonctionne dans votre contexte, pour vos problèmes, pour vos gens, pour vos questions. Ce programme est élaboré en Colombie-Britannique, dans le contexte de la Colombie-Britannique et des besoins exprimés par nos collectivités, et en consultation avec ces dernières. Je crains que l’application de ce plan ailleurs au pays ne soit vouée à l’échec, car ce programme a été conçu par et pour les collectivités de la Colombie-Britannique, en fonction de leurs besoins en matière de sécurité routière. Cependant, sur le plan conceptuel, quelqu’un a fait le premier pas en disant : « Vous savez quoi, si nous donnions aux petites collectivités qui ont du mal à trouver les ressources nécessaires pour répondre à certains besoins en matière de sécurité routière, comme une chose aussi simple que des feux jaunes à clignotement rapide, les 10 000 dollars nécessaires pour le faire, quelle serait, selon vous, la différence? Eh bien, prenons un risque et essayons ». Car tout bien considéré, 10 000 dollars ne représentent même pas une goutte d’eau dans l’océan des dépenses engagées pour la sécurité routière. Oui, il vous faut réorganiser certaines d’entre elles et vous engager à travailler avec vos partenaires municipaux et communautaires pour voir si vous pouvez le faire d’une manière qui fonctionne pour les deux parties. Et c’est un peu différent de ce qui se fait traditionnellement. Le conseil est donc le suivant : obtenez la volonté et il y aura un moyen d’y parvenir. Discutez avec les représentants du gouvernement de leurs investissements en matière de sécurité routière et voyez s’il est possible de remettre une partie de ces investissements aux décideurs locaux, sous la forme de petits montants. Des microsubventions peuvent être accordées pour permettre ce codéveloppement et cette collaboration visant à mettre en œuvre ce que la collectivité considère comme un besoin important chez elle. C’est ainsi que nous avons commencé. Il s’agit d’un processus itératif. Il s’est développé, il a évolué, et chaque parcelle de cette évolution a répondu au besoin qui avait été exprimé ou déterminé à l’époque. Le programme continue donc d’évoluer, car tout le monde se préoccupe de sa pérennité afin qu’il puisse continuer à faire la différence en matière de sécurité et de bien-être des usagers vulnérables de la route. Il ne s’agit pas d’un modèle ni d’une boîte à outils, ni de quoi que ce soit du genre. Il s’agit d’un concept sur la manière de s’adresser aux usagers vulnérables de la route. Ce concept a été appliqué de cette façon en Colombie-Britannique, mais l’idée d’investir dans l’utilisateur final dans le cadre d’un partenariat et d’une collaboration est celle dont les membres de l’ACPSER pourraient parler à leurs dirigeants locaux.

Emily : Merveilleux. Et, encore une fois, l’autonomisation de ces collectivités locales et leur investissement dans leur propre sécurité et leur propre bien-être semblent être une très bonne idée à mettre en œuvre. 

Ian : Absolument. Vous et moi avons travaillé ensemble sur d’autres projets, et je pense que vous savez que les gens demandent : « Comment allons-nous faire avec ce groupe? » Et la réponse est « je ne sais pas, demandons-leur ». Trop souvent, nous restons assis dans ces tours d’ivoire en pensant que nos recherches résoudront tous les problèmes. La meilleure façon d’appliquer la recherche est de s’informer des besoins, de travailler avec les personnes qui ont ces besoins et, à partir de là, tout le monde apprend et grandit. Il y a une place pour l’expertise, mais cette place vient du fait que vous avez déjà demandé au groupe : « De quoi avez-vous besoin? Comment pouvons-nous travailler ensemble pour répondre à vos besoins? Et voici un peu d’expertise que je pense avoir et qui peut aider », n’est-ce pas? Mais la première étape consiste à s’interroger sur ce que veulent les gens. Il s’agit là d’une véritable collaboration.

Emily : Merci beaucoup, Dr Pike. Y a-t-il autre chose que vous aimeriez partager avec notre public avant de conclure?

Ian : Je voudrais vous remercier pour cette occasion. Et au nom de toutes les personnes qui travaillent dans le cadre du programme de subvention Vision zéro en matière de sécurité routière, merci! Il s’agit d’un programme important dans cette province. Il évolue encore, mais nous pensons qu’il le fait de manière à répondre aux besoins. Je remercie l’ACPSER de souligner ce programme, la félicite pour sa longue histoire et lui adresse mes meilleurs vœux pour la poursuite de ses efforts en faveur de la sécurité routière au Canada.