Transcription de l’entrevue vidéo du BRS de l’ACPSER (Hiver 2026)
Date: 12 janvier 2026
Intervieweuse : Kristine D’Arbelles, directrice générale des affaires publiques au Bureau national de la CAA, membre du comité de rédaction du bulletin Réseau-sécurité de l’ACPSER
Personne interviewée : Dre Liraz Fridman est l’actuelle présidente de l’ACPSER et superviseure de la sécurité routière pour la Ville de Guelph. Après avoir obtenu son doctorat à l’Université York, elle a effectué deux stages postdoctoraux conjointement à l’Hospital for Sick Children de Toronto et à l’Alberta Children’s Hospital Research Institute à Calgary, dans les domaines de la prévention des blessures et de la gestion des vitesses. Sa passion pour l’équité, la prévention des blessures et la sécurité routière l’a menée à occuper un poste au sein d’un gouvernement municipal, où elle a élaboré la première Stratégie communautaire de sécurité routière, maintenant mise en œuvre à Guelph selon une approche Vision Zéro.
Kristine: Bienvenue, Dre Fridman, et merci beaucoup d’être avec nous aujourd’hui. Pour commencer, pourriez-vous nous partager un fait amusant à votre sujet?
Dre Fridman: Bien sûr. J’y ai un peu réfléchi. Quelque chose qui me représente vraiment, à la fois amusant et assez fondamental pour moi, c’est que je suis trilingue. Mes parents ont immigré au Canada lorsque j’avais environ deux ans et demi. J’ai donc grandi en parlant le russe et l’hébreu à la maison, puis j’ai appris l’anglais en première année, vers l’âge de six ans. Mais lors des grandes réunions familiales, je reviens toujours à mes langues maternelles.
Kristine: C’est vraiment formidable. Je suis aussi trilingue, en fait. Mes parents sont bilingues, un peu comme les vôtres, français et anglais. Puis j’ai ajouté l’espagnol en me mariant dans une famille hispanophone. C’est vraiment agréable d’avoir différentes langues dans sa vie.
Dre Fridman: Absolument.
Kristine: Comment avez-vous commencé à travailler en sécurité routière et qu’est-ce qui vous a menée vers ce domaine?
Dre Fridman: Comme beaucoup d’autres, j’y suis arrivée un peu par hasard. Je suis en fait formée en épidémiologie des blessures. J’ai fait mon doctorat à l’Université York et je m’intéressais au lien entre les politiques publiques et les taux de blessures. Cela incluait les chutes, les noyades, les intoxications, et bien sûr la violence routière et les collisions. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience du véritable fardeau de la violence routière, de son impact sur notre quotidien, ainsi que du caractère évitable de ces tragédies. Cela m’a profondément marquée.
Après plusieurs années en milieu universitaire, j’ai voulu mettre en pratique mes connaissances sur le terrain, ce qui m’a menée vers l’élaboration de politiques municipales, où j’occupe maintenant le poste de superviseure de la sécurité routière à la Ville de Guelph. J’aime dire que je porte deux chapeaux dans ce rôle : je comprends l’aspect décisionnel et politique — notamment les considérations financières et les processus gouvernementaux — mais aussi le volet recherche et académique, ce qui me permet d’aborder les projets de manière plus globale, notamment en ce qui concerne l’évaluation, un élément essentiel en sécurité routière. C’est une façon intéressante de combler l’écart entre la science de la mise en œuvre et la recherche universitaire.
Kristine: Ce sont deux parcours vraiment complémentaires, et c’est essentiel pour faire avancer les enjeux de sécurité routière. Il ne suffit pas de comprendre le problème, il faut aussi savoir comment mettre en œuvre les solutions. C’est un excellent bagage. Compte tenu de votre expérience, quel est selon vous le besoin le plus pressant actuellement en sécurité routière?
Dre Fridman: Si vous m’aviez posé la question il y a cinq ans, j’aurais répondu la vitesse. C’est le cœur de mes travaux académiques, et je demeure très intéressée par la gestion des vitesses et par l’impact des mesures d’ingénierie sur la vie quotidienne. Mais aujourd’hui, je crois que l’un des besoins les plus pressants est un peu plus intangible, surtout du point de vue de la recherche : il s’agit de la culture de la sécurité routière. Nous parlons beaucoup d’ingénierie pour résoudre le problème, afin d’éviter que de mauvaises décisions ne soient fatales. Mais je crois que nous devons approfondir notre réflexion sur ce qui rend les gens responsables les uns envers les autres. Au supermarché, nous ne nous rentrons pas dedans avec nos paniers, nous ne zigzaguons pas entre les allées ni ne talonnons les autres clients, parce que les normes sociales l’interdisent. Pourtant, sur la route, ce type de comportement semble parfois acceptable. Je pense donc que les composantes d’ingénierie et les facteurs humains doivent travailler plus étroitement ensemble afin que nous puissions comprendre ces enjeux de manière plus globale.
Kristine: Je suis d’accord… la capacité de changer les comportements humains est essentielle. Comment s’intègrent-ils dans notre société, et comment pouvons-nous les faire évoluer? La conduite avec facultés affaiblies, bien qu’elle n’ait pas complètement disparu, est perçue très différemment aujourd’hui qu’il y a trente ans. Le facteur humain est donc crucial, surtout quand on considère le nombre de collisions causées par des comportements humains.
Dre Fridman: Absolument.
Kristine: Vous avez mentionné que le parcours en sécurité routière n’est pas linéaire. Si vous deviez conseiller un jeune membre de l’ACPSER ou un jeune professionnel qui souhaite faire carrière en sécurité routière, que lui diriez-vous?
Dre Fridman: Je commencerais par lui dire que la route est cahoteuse. Je n’avais pas réalisé à quel point certains sujets en sécurité routière peuvent être politisés. Prenons l’exemple récent des radars photo en Ontario. On devient défenseur des causes auxquelles on croit, en s’appuyant sur les données probantes. Par moments, on a l’impression d’être avocat. Même si cela peut être difficile, c’est aussi extrêmement gratifiant. Personne ne choisit une carrière en sécurité routière sans être animé par une véritable passion pour le sujet. Mon conseil serait donc de laisser cette passion vous guider, et de ne pas avoir peur d’être créatif. Nous avons besoin de solutions audacieuses et de personnes engagées si nous voulons atteindre notre objectif de zéro décès et zéro blessure sur nos routes.
Kristine: Je suis tout à fait d’accord. C’est un excellent conseil. J’espère que nos jeunes membres de l’ACPSER et les jeunes professionnels qui nous écoutent sauront s’en inspirer, car c’est un domaine extrêmement important. Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions et d’avoir été avec nous aujourd’hui.
Dre Fridman: Ce fut un plaisir. Merci beaucoup de m’avoir invitée.
